ANAPI
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Leur adolescence avait été bouleversée par une accumulation de faits tragiques : l’effondrement de cette belle armée française, que tous croyaient invincible, en quelques semaines, l’occupation de la France pendant quatre années par un ennemi redoutable, implacable, la remise en cause et la dilution de nombreuses valeurs morales dont ils avaient été imprégnés.

Un jour, ils étaient devenus soldats.

Ils reçurent, fin 1946, l’ordre d’aller défendre, au bout du monde, « l’intégrité et l’œuvre civilisatrice de l’empire colonial français ». Il s’agit là d’un point dramatiquement méconnu, le plus souvent, de ceux qui ne sont pas de leur âge. En 1946, la Nation les envoyait défendre le Droit, reconnu comme tel par tous. Faisant écho à Albert Sarrault, qui déclarait : « Où nous sommes, nous devons rester. Ce n’est pas seulement la consigne de nos intérêts, c’est l’injonction de l’humanité, l’ordre de la civilisation », toute la presse confortait leur bon droit, faisant confiance à leur courage et notamment le journal « Le Monde », qui l’affirmait au fil de ses éditoriaux, dont voici quelques extraits : « Le Général de Gaulle déclare que l’Indochine, occupée jusqu’à leur défaite par les Japonais doit, comme Strasbourg ou Clermont-Ferrand, être ramenée dans l’Empire Français ». Les anticolonialistes y étaient comparés à Doriot, et Rémy Douce, un éditorialiste symptomatique de l’opinion d’alors, condamnait par avance ceux qui « livreraient à l’anarchie les territoires d’outre-mer, héritages de nos pères, et à la destruction l’œuvre de civilisation qu’ils ont réalisée. Il faut incontestablement, écrivait-il, que l’ordre et le respect de notre autorité soient rapidement rétablis, afin que notre œuvre pacificatrice s’exerce pour le plus grand bien de l’Union Française toute entière ».


Et le Gouvernement français leur demanda d’aller défendre la France, son empire et son œuvre civilisatrice. Et ils partirent le cœur léger, fort de se savoir dans le Droit, certains d’aller défendre un idéal moralement incritiquable.

Quelques mois plus tard, cette vaillante jeunesse qu’on avait incitée au sacrifice n’était plus qu’une bande de soldats perdus perpétrant une sale guerre, une guerre honteuse.

Si honteuse qu’une partie des Français, qui pourtant avait décidé de les envoyer au combat, les rejeta avec mépris, brutalisa leurs blessés sur les brancards, sabota leurs armes, contribua à l’armement de ceux qu’elle les avait envoyés combattre.

C’est aussi en cela que leur sort fut exceptionnel. Aucun peuple dans l’histoire ne s’est ainsi comporté envers ses soldats, alors qu’ils remplissaient la mission qu’il leur avait confiée. 

Le jeu démocratique permettait pourtant de s’en prendre aux décideurs dont on ne partageait pas les avis, sans attenter à la vie de soldats dont on exigeait, normalement d’ailleurs, l’obéissance.

Et puis ce fut pour eux la captivité, elle aussi, et très malheureusement, exceptionnelle. Une horrible captivité sans barreau, où la jungle et la couleur de leur peau constituaient des barrières infranchissables, une captivité où la faim, les maladies non soignées, le travail excessif, les punitions cruelles étaient soigneusement conjugués pour les mener à l’épuisement, et, bien pire encore, une captivité où la déstructuration de leurs personnalités était diaboliquement orchestrée, où il leur fallait avoir honte d’eux-mêmes, s’accuser de crimes qu’ils n’avaient pas commis, jouer une abominable et funèbre comédie pour sauver leur peau.

Le résultat est connu : soixante pour cent d’entre eux laissèrent leur vie dans ces camps de la mort, la plupart dans des conditions épouvantables ; un pourcentage jamais atteint, pour ce qui est des prisonniers de guerre, dans aucun conflit de l’histoire contemporaine.

En cela aussi, en cela surtout, leur sort fut exceptionnel. Il le fut une dernière fois, après qu’on les ait cachés, au fond de camions bâchés, à la descente du bateau qui les ramenait en France. Il leur fallu attendre quarante-cinq ans, et mener une âpre lutte, pour que soient enfin reconnus leurs sacrifices et toutes les séquelles dont ils continuent à souffrir.

 

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